La paix par le nucléaire

La théorie de la “dissuasion nucléaire” a été inventée par des physiciens du Manhattan Project avant même Hiroshima : c’était pour eux leur plus grande justification morale, la fin du cycle des grandes guerres totales (comme si deux guerres totales, la première ne l’étant d’ailleurs qu’à moitié, pouvaient constituer un “cycle”…) . Elle a été rapidement reprise et indéfiniment développée tout au long de la guerre froide, tout d’abord à la Rand Corporation aux USA (voyez tomdispatch.com/dialogs/print/?id=174925 pour un résumé historique ), par des politologues, polémologues et autres social scientists (et même quelques prétendus mathématiciens) très doués pour la nuclear metaphysics, mais n’ayant généralement aucune expérience d’une guerre nucléaire (et pour cause) et n’ayant que des informations très limitées ou douteuses quant aux idées des Soviétiques sur la question, toujours interprétées en termes de menace même quand ils se bornaient à déployer un nouveau type d’armement des années après les Américains. Il y a aussi et surtout des dirigeants politiques, dont le prototype est le banquier/diplomate Paul Nitze (voyez àslate.com/articles/news_and_politics/obit/2004/10/paul_nitze sa biographie par Fred Kaplan, l’auteur des Wizards of Armageddon, Stanford UP, 452 pp., 1983, réimprimé en 1991, le meilleur livre que j’aie lu sur le côté américain de la course aux armements – on continue à le citer depuis trente ans).
A propos de Cuba 1962, qui a donné lieu après 1990 à des rencontres à La Havane entre anciens participants à la crise, l’opinion d’un soviétique, Nikolai S. Leonov, en 1992, ne confirme pas tout à fait les croyants en la dissuasion : One mistake at the wrong time in October 1962, and all could have been lost. I can hardly believe we are here today, talking about this. It is almost as if some divine intervention occured to help us save ourselves, but with this proviso: we must never get that close again. Next time, we would not be so lucky, as you put it. (“you” est Robert McNamara, le secrétaire US à la défense en 1962). Lire à armscontrol.org/act/2002_11/cubanmissile le surréaliste dialogue entre Leonov et McNamara. Il y a eu une vingtaine d’autres circonstances dans lesquelles l’un des adversaires (ou les deux) a envisagé d’utiliser les armes nucléaires – pour, dans tous les cas, y renoncer. C’est la raison qui, selon les partisans inconditionnels du nucléaire (et presque tous les experts français notamment), “prouve” que les armes nucléaires ont évité la WWIII. Elle montre plutôt, me semble-t-il, que (1) les armes nucléaires dissuadent ceux qui en possèdent de s’en servir, (2) toutes les “crises” de la guerre froide pouvaient se résoudre pacifiquement.
Après la fin de la guerre froide, la théorie de la dissuasion a rapidemment connu une nouvelle raison du fait que quelques états (Israel, Inde, Pakistan, Corée du Nord) ont réussi à se doter d’armes atomiques ou, comme l’Iran, sont fortement soupçonnés de faire le nécessaire pour y parvenir et donc pour s’en servir agressivement – car bien sûr les seules armes nucléaires purement défensives sont celles des Occidentaux, ce qui permet de démoniser d’office, comme on dit en franglish, ceux qui ne sont pas dans la ligne …
A l’heure actuelle, le principal expert de la stratégie nucléaire française semble être Bruno Tertrais; on trouve la liste, presqu’infinie, de ses publications sur le site de la Fondation pour la recherche stratégique (frstrategie.org); recommendons en premier lieu la lecture de sa Défense et illustration de la dissuasion nucléaire où, en 30 pages, Tertrais “prouve” que la dissuasion a fonctionné, qu’elle n’est ni immorale, ni illégitime, ni hors de prix, et qu’elle reste utile et légitime; tout ce texte consiste en assertions généralement lapidaires qui ne souffrent pas la discussion et ne sont assorties d’aucune référence à d’éventuelles sources. C’est de la “pensée unique” à l’état pur, une sorte de Cathéchisme à l’usage des partisans de la dissuasion. M. Tertrais a évidemment écrit des textes plus sérieux, par exemple sa contribution à un ouvrage collectif, Getting Mad: Nuclear Mutual Assured Destruction, its Origins and Practice (disponible à l’adresse strategicstudiesinstitute.army.mil), où il fait l’histoire des idées françaises sur la dissuasion nucléaire de 1945 à 1981; tout ce livre est intéressant, bien qu’écrit par des partisans des idées dominantes sur la question.
Sur la stratégie française, j’aurais pu ajouter à mon texte le résumé particulièrement clair publié par la revue Le Point du 9 septembre 1995 (extrait) :
La doctrine nucléaire française a toujours été modeste dans ses objectifs, tout autant que l’affirmation de son indépendance retrouvée depuis 1966 (année où Paris a quitté le commandement militaire intégré de l’Otan) a pu être orgueilleuse. Son seul but véritable était d’indiquer à un envahisseur, en l’occurrence soviétique, de l’Europe centrale (sic pour “occidentale” ?) que toute tentative de se rapprocher de nos frontières se serait soldée par des représailles inacceptables sur le territoire de l’URSS. Et cela même si l’Otan décidait pour sa part d’accepter une guerre purement conventionnelle sur le territoire allemand.
La disproportion entre l’enjeu opérationnel – pousser son avantage au-delà du Rhin – et les dommages encourus – perdre la population de plusieurs grandes villes russes et ukrainiennes – apparaissait comme inacceptable pour l’adversaire. 
(Alexandre Adler et trois journalistes du Point).
Il ne manque à ce scénario (que la GB aussi a adopté, voir ci-dessous) que le dernier acte : la réponse soviétique probable à une attaque française contre “plusieurs grandes villes russes et ukrainiennes”, réponse qui, sans même avoir besoin d’être proclamée d’emblée par les Soviétiques, risquerait de dissuader le dissuadeur. C’est tout le problème de la dissuasion : un dissuadeur n’est dissuasif que si l’adversaire à dissuader est persuadé que le dissuadeur accepte le risque de devoir se suicider pour sauver sa vie. C’est de la logique crétoise : quand le menteur dit “je mens toujours”, dit-il la vérité ?
On aura une idée du “suicide” en lisant le prodigieux livre de l’historien anglais Peter Hennessy, The Secret State: Preparing for the Worst 1945-2010 (Penguin, 2002, 288 pp., 2d ed, 2010, 488 pp.). Il s’agit des préparatifs totalement secrets du gouvernement britannique pour faire face à une attaque soviétique et surtout à ses conséquences, préparatifs connus grâce à l’ouverture progressive des archives officielles depuis 1992. Les effets des bombes H tels qu’on les estimait vers 1955 (12 millions de morts à l’aide de dix bombes H de 15 MT explosant sur autant de villes, ou bien paralysie totale du pays par les retombées radioactives de l’explosion sur la moitié ouest, ou même au large des côtes, de dix bombes de 10 MT) auraient pour conséquence de rendre le pays ingouvernable – état de siège, chasse aux “traîtres”, etc. – et a fortiori incapable de poursuivre la guerre. On y apprend aussi que chaque nouveau Premier ministre rédige lui-même, en secret, à la main et sur papier, ses instructions aux commandants des sous-marins stratégiques en un exemplaire par navire, placé sous enveloppe scellée et distribuée à chaque destinataire qui l’enferme dans son coffre sans les lire avant le jour J et l’heure H. D’après les informateurs supérieurement bien informés qu’a consultés Hennessy, ces instructions sont du type ci-dessous – il ne s’agit pas d’une plaisanterie à la Marx Brothers (2d ed., p. 209):
1:Put yourself under the command of the United States, if it still there.
2:Make your way to Australia, if it still there.
3:Get on with it and take out Moscow [or the capital of whichever country has initiated the attack].
4:Use your own judgement


Ces instructions sont à appliquer au cas où une attaque sur la GB (que les sous-marins pourraient détecter en écoutant les radios britanniques, notamment celles qui auraient cessé d’émettre) aurait éliminé d’emblée le Premier ministre : les sous-marins ne peuvent pas en demander sans risquer de se faire repérer et détruire.
Il n’y a aucune publication française comparable; le bouclage de tout ce qui touche au nucléaire militaire est encore total, et le principal spécialiste français de l’histoire militaire récente, Maurice Vaïsse, s’en est encore – beaucoup trop discrètement… – plaint récemment (L’historiographie française du nucléaire, Revue historique des armées, n° 262, 2011).

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