Mathématiciens purs ou putains respectueuses

Ce texte explique pourquoi j’ai consacré par la suite une partie appréciable, et la totalité après 1990, de mon temps à tenter de comprendre d’abord les relations entre mathématiciens et organismes militaires, puis, très rapidement à élargir le sujet au domaine “science, technologie et armement” (STA).

Jusqu’en 1971, en ce qui concerne les mathématiques “pures” que tous mes amis et moi-même
pratiquions, je n’avais jamais eu affaire en France, comme participant ou spectateur, à des colloques ou publications subventionnés par des organismes militaires.Il n’en était naturellement pas de même aux USA, où tout le monde pouvait constater en ouvrant une quelconque revue que beaucoup de nos collègues travaillant en Amérique bénéficiaient de contrats militaires (le plus souvent de l’Office of Naval Research, ONR) même lorsque leurs recherches n’avaient aucune application militaire vraisemblable ou visible. Cette situation m’énervait passablement depuis une dizaine d’années; la proposition de MM. Serre, Deligne et autres m’a fait exploser – trop brutalement penseront certains ; mais comment exploser calmement?

Cet incident m’a, en 1972 ou 1973, conduit à demander – et à obtenir sans difficulté – la création d’un secteur “Science et société” (SS) à la bibliothèque de Jussieu, secteur centré principalement sur la période contemporaine; il m’a naturellement servi à écrire certains des textes publiés ici. Je m’en suis beaucoup occupé jusqu’en 1996, date à partir de laquelle j’ai rédigé à plein temps mes livres d’Analyse Mathématique; en outre, peu de temps après la création de SS arriva à Jussieu un polytechnicien de l’aéronautique, Serge Guéroult, chargé principalement d’organiser les communications informatiques avec l’extérieur; la directrice de la BU lui a aussitôt confié la direction de SS, qu’il a fort bien assurée – le sujet l’a immédiatement intéressé – jusqu’à son départ à la retraite en 2005 (?).

En 2005 aussi, la séparation physique des deux universités (P VI et P VII) a conduit à un partage de SS; P6 a obtenu environ 4.000 “doublons”, lesquels ont permis à P VI de créer une section “recherches sur la Science” de la bibliothèque de Physique recherche. A P VII, la section “Science et Société” a été intégrée dans une section de la nouvelle bibliothèque centrale consacrée à la traditionnelle “histoire des sciences et des techniques”, domaine beaucoup plus vaste dans lequel vont probablement se diluer les crédits. Tout indique donc que l’esprit de la bibliothèque initiale – concentration sur les relations entre science, technologie et société, politique et économie de la recherche scientifique et de l’innovation technologique, relations université-industrie, etc. – va être en grande partie et rapidement perdu.

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