Scientifiques, militaires et industriels

Ce texte non publié – trop long pour une revue – concerne lui aussi principalement l’Amérique.

Sur le “discours d’adieu” du Président Eisenhower (voyez par exemple
americanrhetoric.com/speeches/dwightdeisenhowerfarewell.html) et sa critique du military-industrial complex, on a maintenant une étude des circonstances dans lesquelles il a été écrit (James Ledbetter, Unwarranted Influence: Dwight Eisenhower and the Military-Industrial Complex (Yale UP, 2011, 268 pp.) et de son influence. On y apprend, pp. 47-57, qu’Eisenhower, alors Major dans l’armée, avait été chargé en 1929 d’écrire une série de rapports sur la “mobilisation industrielle”, sorte d’annuaire des entreprises susceptibles, en cas de guerre, de participer aux fabrications d’armements – ceci afin de
prévenir, pour la prochaine fois, les cafouillages observés en 1917-1918. On pourrait déduire de là qu’Eisenhower a lui-même inventé le “complexe” bien avant les années 1950, sans oublier le fait que c’est sous son règne, dans les années 1950, que la plupart des plus importants programmes d’armements “scientifiques” de la guerre froide ont été initiés, développés, prolongés ou industrialisés: B-52, bombe H, projet SAGE de défense anti-aérienne du continent nord-américain, missiles intercontinentaux, avions espions U-2, sous-marins nucléaires et missiles Polaris, etc.

Quoi qu’il en soit, son discours a eu un grand succès auprès des jeunes historiens qui, à partir de la guerre du Vietnam, ont contesté la politique américaine, et il continue à être d’actualité. Quant à savoir si, un jour, le MIC américain disparaîtra, il n’y a pas lieu d’être optimiste, pour plusieurs raisons :

(i) beaucoup trop d’intérêts sont en jeu depuis beaucoup trop longtemps dans beaucoup trop des 48 Etats qui composent l’Amérique;

(ii) l’armement (secteur dont font aussi partie des agences d’espionnage telles
que la CIA et la National Security Agence, NSA, disposant d’énormes moyens) a une bonne chance de devenir sous peu le seul moyen dont l’Amérique disposera encore pour préserver sa “preponderance of power”;

(iii) les “armes de destruction massive” étant inutilisables pour les conflits actuels ou prévisibles, les nouveaux armements “classiques”, i.e. non nucléaires, – missiles de croisière, drones, véhicules terrestres autonomes, le “champ de bataille électronique”, etc. – présentent beaucoup trop de possibilités d’innovations techniques pour qu’on n’en encourage pas le développement.

Et ce n’est pas demain que la NSA renoncera à intercepter, à déchiffrer et à classer les communications du monde entier.

  (1985) Scientifiques, militaires et industriels (2,7 MiB, 1 616 hits)